Expériences et dynamiques de violence dans les relations lesbiennes



Communication présentée par la Collective lesbienne de l’Ontario
Colloque « Fiertés : Journées des cultures gaies et lesbiennes du Canada »
Journée lesbienne à la maison des femmes
le samedi 27 juin 1998 à Paris
 
 

Introduction

Dans cette communication, je ferai la présentation des résultats d’une recherche sur la violence dans les relations lesbiennes projet piloté par la Collective lesbienne de l’Ontario en avril 1998.

Je vais contextualiser brièvement la recherche en vous présentant l’Ontario français et la pertinence de la recherche. Par la suite, ma présentation fournira que quelques éléments au sujet de la méthodologie.  Ensuite, je m’attarderai plus en détails sur les résultats de la recherche principalement sur les pistes d’interprétation.

Je tiens à signaler que je m’adresserai avec l’usage du « nous » afin de rendre justice à toutes les membres de l’équipe de recherche qui ont participé à ce projet.

Contexte de l’Ontario

Depuis que la France a cédé la Nouvelle-France à la Grande-Bretagne avec le Traité de Paris de 1763, les francophones d’Amérique, principalement celles et ceux vivant en milieu anglophone, ont principalement résisté à l’assimilation en s’isolant dans de petites communautés rurales et agricoles ou encore en s’installant dans des régions éloignées. L’Église, l’école, le foyer, la caisse populaire et d’autres types de mouvements reposant sur l’économie sociale ont été, au fil des temps, les principaux moteurs du maintien de la langue et de la culture françaises dans les provinces anglophones au Canada .

Quoique la vie communautaire et l’entraide ont, pour un certain temps, assez bien servi les intérêts d e la francophonie, il en est autrement pour ceux des femmes et plus particulièrement pour ceux des lesbiennes. Si le mouvement des femmes francophones existent depuis le début du siècle, ce n’était que pour servir d’appui à l’avancement du fait français. Ce n’est d’ailleurs que depuis les années 1970 que le mouvement féministe de l’Ontario fait ses premiers pas. Dans les années 1990, ce mouvement s’est largement consolidé autour de la Table féministe francophone de concertation provinciale de l’Ontario : le leader féministe francophone en Ontario. Cette coalition regroupe plus d’une vingtaine de groupes et regroupements de femmes francophones.

L’Ontario et le Québec sont les provinces les plus populeuses et les plus prospères du Canada. L’usage du français est en perte de vitesse partout au Canada sauf au Québec (qui je vous le rappelle est majoritairement francophones) et au Nouveau-Brunswick (où l’on retrouve la plus forte concentration du peuple acadien). L’Ontario compte quelque 547 000 francophones pour près de 8 millions d’habitant-e-s, soit 5,4 pourcent de la population totale de la province. Les femmes représentent 52,2 pourcent de l’ensemble de la population francophone.

Même si la discrimination basée sur l’orientation sexuelle est interdite depuis 1986 selon le Code des droits de la personne de l’Ontario, les faits indiquent que cette protection demeure un concept théorique loin d’être mis en pratique. Devant la montée des politiques et des pratiques néolibérales, les discours les plus ouverts parlent de « tolérance » et posent une faible opposition aux nombreuses pratiquent discriminatoires à l’égard des lesbiennes.

L’absence de visibilité des lesbiennes dans le discours du mouvement des femmes francophones a donné lieu, en 1993, à la Collective lesbienne de l’Ontario. La Collective lesbienne de l’Ontario a pour mandat de permettre aux lesbiennes d’expression française de se rencontrer et créer des réseaux afin de se concerter et de faire de l’action politique. Depuis 1995, la Collective publie trois fois par année le bulletin « Au delà de l’invisibilité ». Elle offre dans les cinq grandes régions de l’Ontario des ateliers de sensibilisation et d’intervention au sujet des réalités des lesbiennes.

La recherche, présentée aujourd’hui, a été rendue possible grâce au financement des gouvernements provincial et fédéral.

Pertinence de la recherche

Depuis plusieurs années, les lesbiennes qui travaillent ou militent dans les groupes de services en matière de violence faite aux femmes soulèvent la question de la violence dans les relations amoureuses entre lesbiennes. Elles ont indiqué le manque de services adaptés à la clientèle lesbienne et se questionnent sur la pertinence d’utiliser le cadre d’analyse féministe des rapports hétérosexuels violents pour intervenir auprès des lesbiennes. Ces deux constats ont permis d’élaborer nos hypothèses de départ : « la source de la violence entre lesbiennes et le cycle de cette violence diffèrent de ceux qu’on associe au phénomène de la violence des hommes dans une relation hétérosexuelle » et « la violence entre lesbiennes est exacerbée par les contraintes imposées par une société qui prône clairement ou tacitement l’hétérosexualité comme norme sociale ». C’est dans ce contexte que nous avons décidé d’entreprendre une recherche auprès des lesbiennes de l’Ontario français.

Méthodologie

Nous avons choisi de mettre l’accent sur l’expérience des lesbiennes. Les limites de temps et d’argent ont fait que nous n’avons pas effectué de recherche documentaire. D’autant plus, que nous savions que le Groupe d’intervention en violence conjugale chez les lesbiennes était en train de faire le recensement des écrits sur la question .

Nous avons choisi l’approche qualitative des entrevues en profondeur. Nous avons donné la parole aux lesbiennes. Notre analyse est basée sur notre expérience comme lesbiennes et sur le savoir extrait du vécu des lesbiennes interrogées plutôt que sur une analyse théorique que nous aurions plaquée sur leur vécu par la suite.

Pour effectuer l’analyse de données, les chercheures principales ont constitué un comité d’analyse auquel s’ajoutait deux intervenantes-conseils ainsi que la rédactrice du rapport.

Encadrement de la recherche

Pour que la recherche puisse profiter de la réflexion qui a cours dans la communauté des lesbiennes, nous avons profité d’une rencontre de concertation provinciale où une vingtaine de lesbiennes étaient présentes. Celles-ci ont confirmé l’importance du projet de recherche et ont mis en évidence les thèmes que la recherche devaient aborder : les formes de la violence ; les sources de la violence ; les intentions liées à la violence ; et les impacts de la violence sur l’individue, les couples et les communautés lesbiennes. Un comité d’encadrement de la recherche formé d’une directrice de recherche, de trois membres de la Collective ainsi que de deux intervenantes a été formé. Ce comité a préparé la grille d’entrevue à partir des informations obtenues au cours de la rencontre de concertation.

Recherche de cas

La recherche de cas a été une réelle course à obstacles. Nous avions sous-estimé le poids du silence.  Malgré les divers moyens de recrutement (lettres, affiches, bulletins, articles, appels téléphoniques, contacts personnels) et la multitude de sources auxquelles nous avons fait appel, nous n’avons trouvé que sept lesbiennes francophones prêtes à participer à la recherche et ce, après plus de dix mois de recrutemet.

Nous cherchions comme profil des lesbiennes d’expression française qui avaient vécu ou qui vivaient dans une relation violente avec une femme. Peu importait si elles étaient celles qui avaient des comportements violents envers une partenaire ou si elles étaient celles qui subissaient les comportements violents de la part d’une partenaire.

Collecte et analyse des données

En décembre 1997 et janvier 1998, les sept entrevues enregistrées ont eu lieu. Elles ont été effectuées par trois intervieweuses. Chaque participante a reçu un montant forfaitaire de 40 $ pour sa participation. Les entrevues duraient en moyenne de une heure et demie à deux heures. Les participantes choisissaient le lieu de l’entrevue. Nous assurions la confidentialité des résultats et l’anonymat des participantes. Les bandes sonores et les transciptions ont reçu un code dont seule la directrice de recherche a accès. Il va sans dire que les membres de l’équipe de recherche, les intervenantes-conseils, le comité d’encadrement et les transcripteuses sont tenues au respect des normes éthiques courantes en recherche.

Des sept participantes, nous avons gardé cinq expériences qui racontent des événements de violence liés à des relations amoureuses. Une a été conservée et traitée parallèlement, car il s’agissait d’une expérience d’agression sexuelle perpétrée par une employeure. Le matériau était riche et surtout inédit. Cependant, nous avons exclu une entrevue qui concernait une relation violente dans une relation amicale. Quoique l’expérience était pertinente, les faits ne permettaient pas d’en comprendre exactement les circonstances.

Pour procéder à l’analyse, nous avons constitué un cahier de catégories d’analyse qui compile tous les thèmes présents dans les entrevues et toutes les citations les illustrant. Ce cahier, remis à toutes les membres du comité, a servi à préparer la rencontre de deux jours d’analyse en groupe. Cette rencontre a permis d’établir la présentation du rapport, les thèmes à aborder et l’interprétation à donner aux résultats. Ensuite, une rencontre d’analyse critique du rapport préliminaire a eu lieu.

Limites de la recherche

La première limite est l’étendue restreinte sur le plan géographique. En dépit de nos nombreux efforts de recrutement, nous n’avons trouvé des sujets que dans deux régions (Grand Sudbury et l’Est ontarien).

La deuxième limite, c’est l’échantillonnage restreint qui est constitué de six lesbiennes dont l’une aborde l’agression sexuelle par son employeure.

La troisième limite, c’est l’absence de théories sociales et de cadre théorique sur le lesbianisme et sur la violence entre lesbiennes.

Notre analyse ne repose sur aucun cadre théorique précis mais elle est empreinte de notre réflexion et notre expérience féministes.

Cette recherche ne présente aucunement une description du phénomène de la violence entre lesbiennes, mais plutôt un début de réflexion sur la question.

Profil des participantes

Au point de départ, nous cherchions onze lesbiennes et trois grandes régions étaient ciblées soit,  l’Est ontarien qui comprend Ottawa et les cinq comtés (Prescott-Russell, Stormont-Dundas-Glengarry) ; la grande région de Sudbury ; et le Toronto métropolitain. En novembre 1997, nous avons éliminé la région de Toronto car nous avons dû constater le manque de succès lié à la recherche de cas.

L’âge des participantes se situe entre 36 à 60 ans et le français est leur langue maternelle.

Quatre d’entre-elles détiennent un diplôme universitaire, une a terminé des études secondaires et une, a un diplôme d’infirmière auxilaire.

Une des participantes a un revenu annuel inférieur à 10 000 $ ; une gagne entre 10 000 $ 15 000 $ ; une, entre 15 000 $ et 20 000 $ ; et trois entre 40 000 $ et 50 000$.

Pour ce qui est de l’occupation, une poursuit ses études, une reçoit des prestations d’invalidité dû à un handicap, une combine travail autonome et prestations d’invalidité, et trois travaillent à temps plein.

Toutes les participantes sauf une ont pris conscience à leur adolescence qu’elles avaient une attirance pour les femmes. Toutes ont vécu des expériences hétérosexuelles. Trois sur cinq ont été mariées.

Une habite seule, une autre habite avec ses enfants, et une habite avec ses enfants et sa partenaire. Les trois autres habitent avec leur partenaire actuelle. Dans un des cas, il s’agit de la première partenaire. Une des participantes est présentement dans une relation violente avec sa partenaire.

Résultats de la recherche

Avant d’aborder les résultats de la recherche, je tiens à rappeler son titre : une violence doublement invisible. Doublement invisible, car l’invisibilité en tant que lesbienne dans un monde où l’imposition de l’hétérosexualité est norme et en tant que francophone dans un monde où la majorité de langue anglaise est omniprésente.

Afin de vous exposer les résultats de la recherche, nous vous présenterons les thèmes abordés par la recherche soit : les formes de violence, les dynamiques et l’impact. Nous terminerons en présentant des pistes d’interprétation.

Nous avons réparti la violence par catégories (physique, psychologique, financière et sexuelle) que pour fins d’analyse. Il semble cependant y avoir une complexité dans leurs interrelations. À cet effet, nous avons constaté que les couples dont il est question passent de la violence psychologique à une violence physique et vice et versa. La violence financière est présente dans presque tous les cas relatés.

Il est essentiel de tenir en tête qu’une forme de violence n’exclut pas forcément les autres.

Tout au long de l’analyse des données, nous avons constaté que les cinq participantes qui ont vécu de la violence dans une relation amoureuse sont très peu descriptives au sujet des actes physiques subis ou infligés. Nous avons détecté une sorte de pudeur chez les lesbiennes interrogées. Elles procèdent principalement par allusion au lieu de nommer les actes directement. À l’exception de la lesbienne qui a vécu une agression sexuelle de son employeure, aucune des participantes n’a parlé de violence sexuelle. Chacune a, d’ailleurs, très peu parlé de sa sexualité. La violence psychologique semble, quant à elles, être présente dans toutes les relations violentes.

violence psychologique
La violence psychologique semble être inhérente aux relations violentes. Elle comprend le dénigrement des membres de la famille ainsi que le contrôle des allées et venues.

On peut épier les moindres gestes, humilier et faire peur, contrôler les appels téléphoniques, utiliser les enfants comme moyen de pression ou tout simplement abandonner l’autre dans un endroit isolé et sans ressources. Parfois, la jalousie sert de prétexte aux tentatives de contrôle. Une des participantes :
 « J’ai vécu une violence psychologique très forte parce que [l’ancienne partenaire] était vraiment jalouse. Elle l’est encore, d’ailleurs. Elle m’appelle tous les jours. Qu’est-ce que j’ai fait ? Qui j’ai vu ? Tra-la-la. [Elle était] Très jalouse, possessive, mais elle disait que c’était une qualité d’être jalouse, que c’était normal d’être jalouse dans une relation » (P1)

D’autres utilisent le silence comme moyen de violence :
 «... ma violence, c’était de garder le silence. À un moment donné, j’en avais tellement assez que je ne répondais même pas à ses questions ou je ne lui parlais même plus. C’était mon genre de violence à un moment donné, comme pour garder mon contrôle de peur que si j’ouvre la bouche, je l’aurais blessée. Je ne voulais pas la blesser puis en fin de compte, je la blessais encore plus en ne parlant pas. Ce sont des violences qui... qui ne font pas de bleus mais qui ravagent le coeur encore plus.»  (P1)

Une des participantes mentionne que « ça commence à être verbal puis ensuite ça finit physique » (P3). Les participantes ont mentionné en plus grand nombre des incidents de violence psychologique que de violence physique.

Nous ignorons, encore une fois, si c’est une tendance générale des relations de violence entre lesbiennes ou s’il s’agit d’un particularité dûe à notre échantillon.

Plus souvent qu’autrement, la violence psychologique se mêle à la violence physique.

Ce passage entre le rôle dit de « l’agressée » à celui de « l’agresseure » chez une même lesbienne est une constatation de notre recherche.  Nous avons été confrontées à plusieurs reprises devant la difficulté de différencier laquelle des deux lesbiennes était « victime ». Car tout au long de l’analyse des entrevues, l’équipe de recherche se questionnait face au rôles des participantes et de leur partenaire. Selon une des participantes, c’est l’une des raisons d’hésitation à se confier :
 « Je pense que j’avais honte... je savais aussi que ce n’était pas... elle qui était le bourreau et moi qui était la victime » (P4)

Nous ignorons si cette dynamique ambivalente des rôles est une particularité des relations lesbiennes violentes ou uniquement des cas liés à notre échantillonnage. C’est un des éléments clés qui ressort de notre recherche. Il serait fort pertinent de poursuivre nos réflexions afin de vérifier si cette fluidité des rôles « violent » et « violenté » entre les partenaires est une généralité ou simplement une particularité de notre échantillonnage. D’ailleurs, tout au long de la présentation des résultats, vous pourrez observer cette notion de fluidité des rôles.

violence financière
Quoique deux participantes aient mentionné clairement l’exploitation financière, nous avons observé dans les autres cas une forme de dépendance financière, quelquefois mutuelle (ce qu’on peut appelé une co-dépendance financière). Cette situation est certainement en lien avec une société où le marché de l’emploi est structuré en fonction des sexes et où le salaire des femmes est souvent insuffisant pour assurer leur autonomie.

Fait marquant, deux des lesbiennes qui ont vécu de la violence étaient celles qui avaient plus de pouvoir financier à l’intérieur du couple. Un autre cas, expose que l’exploitation financière se produit car la partenaire n’a jamais eu d’emploi durant les sept années où elles ont vécu ensemble. C’est en partie à cause de son travail qu’elle a donné le contrôle de ses finances à sa partenaire :
 « C’était [la partenaire] [qui avait le contrôle de l’argent] pour la bonne raison que moi, j’étais en affaires. J’avais ma propre compagnie et puis étant donné qu’elle n’avait aucune estime de soi, au départ, pour essayer de lui redonner ça... Puis moi, je n’avais pas vraiment le temps de faire ma comptabilité. Je savais à peu près où je m’en allais, mais je n’avais pas le temps pour ça. Vraiment, j’étais occupée, ça n’avait pas d’allure.  Ça, ça été un autre sujet de violence verbale et psychologique. [...]  À ce moment-là, je faisais au minimum... je clairais un minimum de 2 500 $ par mois. Ça, c’était un minimum. Puis malgré ça...  Je recevais des chèques, et c’est [la partenaire] qui s’occupait de ça. Elle mettait ça à la banque.  Je ne posais pas de questions parce que je n’avais pas le temps.»  (P1)

En contrepartie, la partenaire s’occupait du ménage, mais ceci valait beaucoup de reproches à la participante.
 « Elle disait qu’elle était ma servante dans le sens que les fins de semaine, j’essayais de préparer toute la nourriture et c’était mis au congélateur par portions, puis elle mettait ça dans le four micro-ondes durant la semaine, puis elle faisait chauffer la soupe qui avait été préparée en grande quantité durant la fin de semaine. Mais, pour elle, faire réchauffer ça puis le mettre sur la table, laver la vaisselle après, c’était être ma servante, puis s’occuper du ménage dans la maison parce que je n’avais pas le temps.  Elle était ma servante. » (P1)

L’exploitation financière est complexe et ne semble pas exister strictement lorsque l’une des partenaires est entièrement dépendante de l’autre. Quelquefois, l’une dépend de l’autre, l’autre dépend de l’une ou les deux dépendent l’une de l’autre.

Dynamiques des relations violentes
Nous préférons parler de dynamiques pour exprimer les interractions complexes qui jouent dans les relations violentes entre lesbiennes. Ce concept permet d’éviter de compartimenter et d’attribuer la relation violente à « une » coupable.  Ce qui ressort très clairement dans les données, c’est cette notion de fluidité des rôles.

Trois grandes dynamiques sont ressorties de notre analyse : le contrôle ; les dépendances financière et affective ; l’isolement tant du milieu familial, des ami-e-s que de la communauté.

Dynamique de contrôle
Le contrôle fait partie des moyens par lesquels se manifeste la violence psychologique. Différentes cibles et stratégies sont utilisées comme pratique de contrôle.

cibles
Les biens matériels sont parmi les cibles. Entre autres, on peut y retrouver les vêtements, le compte bancaire, l’argent, etc.

Les contacts avec l’extérieur constituent une autre cible de contrôle, que ce soit les appels téléphoniques reçus ou à faire, le contacts avec les ami-e-s ou la famille.  Souvent l’une privait la partenaire d’avoir des contacts avec des personnes aimées.

Une autre est la restriction des activités ou l’imposition d’activités. Restreindre les déplacements devient un élément majeur de contrôle pour certaines. Une des participantes qui est handicapée mentionne que sa partenaire invoquait régulièrement sa santé fragile pour limiter ses activités. Quelques fois, les activités sont scrutées à la loupe. D’autres fois, le fait que la partenaire soit anglophone unilingue semble servir de prétexte dans le contrôle d’activités. Pour certaines, le travail rémunéré est source de contrôle soit qu’on veut que la partenaire installe son bureau à la maison ou laisse tout simplement son travail. Une des participantes explique que sa partenaire s’est achetée une motoneige pour qu’elles aient une activité commune. Par contre, la participante ne peut faire de motoneige à cause de son dos. C’est souvent une source de disputes entre elles.

stratégies
Deux stratégies sont utilisées comme moyens de contrôle, soit la manipulation et les menaces.

La manipulation consiste pour la partenaire à entraver les activités de l’autre d’une manière indirecte. La jalousie et les menaces sont des formes de manipulation exprimées par les participantes.

Pour certaines, même après la rupture, la lesbienne qui avait des comportements violents continue à faire du chantage émotif. Le chantage est lié souvent à la menace, comme relate ce témoignage :
 «Elle dit qu’elle m’aime et qu’elle va toujours m’aimer, puis que peu importe, où que j’aille, elle va me trouver. [...] Que je fasse n’importe quoi, elle va toujours me retrouver puis elle va m’aimer toujours puis qu’elle ne laissera jamais personne d’autre entrer dans ma vie, etcetera... »  (P1)

Le fait qu’il y ait déjà eu des actes violents donne à ces menaces des effets qui peuvent être persuasifs.

Une autre piste est de voir le lien entre la dépendance et le contrôle. Par exemple, une des participantes explique que sa partenaire la coupait du reste du monde en centrant sa vie sur elle exclusivement.

Dynamique de dépendance
Les relations de dépendance dans les couples lesbiens où il y a de la violence sont excessivement complexes. Même si notre échantillonnage est restreint, la recherche a permis de dégager deux dimensions de dépendance, soit matérielle et émotive.

matérielle
La dépendance matérielle est liée à l’exploitation financière déjà mentionnée. Il est intéressant de mentionner que la plupart des participantes ont un revenu assez substantiel. Quelquefois, en échange d’argent, la partenaire s’occupait de l’entretien de la maison ou des comptes de la maison. Dans certains cas, la dépendance financière est mutuelle. Quelquefois, le fait de tirer avantage de la présence de la partenaire pour qu’elle s’occupe d’un animal (par exemple) lorsque l’autre quittait la ville pour plusieurs jours créait une forme de dépendance. Fait particulier, dans la plupart des cas, les lesbiennes ayant subi de la violence ne sont pas celles qui étaient dépendantes financièrement.

affective
Par ailleurs, les entrevues ont fait ressortir clairement une dépendance émotive qui pivote autour de deux axes principaux : la relation « mère-fille » et l’amour-fusion.

À notre étonnement, trois des cinq lesbiennes interrogées ont parlé d’une relation où elles se voyaient soit comme la mère ou l’adulte responsable de l’autre. Une dit de sa partenaire : « elle a une âme d’enfant... je vois son background, comment elle a été élevée... puis les expériences qu’elle a vécues qui l’ont rendue agressive » (P3). Aussi, elle mentionne que sa partenaire semble compter sur cet amour « maternel » inconditionnel. Est-ce là une façon de justifier les comportements violents ou est-ce un lien entre les relations violentes et cette dynamique de dépendance  « mère-enfant » ?

D’autres participantes parlent de relation fusion avec leur partenaire. Une participante exprime que sa partenaire ayant des comportements violents souhaitait un tête-à-tête constant, à tel point de laisser son travail. Une autre participante explique que pour sa partenaire, un couple fait tout ensemble. On peut relater aussi la présence de l’altruisme et la dépendance mutuelle liée à se sentir utile l’une pour l’autre. Pour une des participantes, son besoin d’aider l’autre l’a amené à poursuivre cette relation violente. Comme féministe, il est difficile de ne pas voir une similarité avec la notion de couple innée de l’idéologie de l’amour hétérosexuel où l’homme et la femme se complètent et ne font qu’un. Les dynamiques de dépendance que nous avons observées se rapprochent grandement de l’idéologie de l’amour qui suppose l’abnégation de la femme.

Dynamique de l’isolement
Les dynamiques du contrôle, de la dépendance et de l’isolement sont étroitement liées. Les deux premières entraîne la troisième, celle de l’isolement tout en étant une dynamique en soi. Pour les participantes de la recherche, l’isolement se vit au niveau de la famille, des ami-e-s et dans la communauté.

famille
Le rejet du lesbianisme ou de la partenaire par les membres de la famille est au centre de l’isolement familial. Trois des cinq participantes ont parlé de ce problème. Quelquefois, le degré d’acceptation à l’intérieur de la famille est déterminant. D’autres indiquent que c’est la partenaire qui n’était pas la bienvenue à cause de la perception qu’avaient les membres de la famille de la relation malsaine. Indépendamment de la raison pour laquelle la famille désapprouve, l’effet est le même : l’isolement de la lesbienne et du couple lesbien. Pour nous, il est difficile de déterminer si l’isolement est attribuable à l’homophobie de la famille ou à la violence que perçoit la famille.

ami-e-s
On remarque également que les lesbiennes ayant vécu de la violence dans leur relation amoureuse sont isolées de leur ami-e-s. Une des participantes nous a exprimé comment sa partenaire a fait le vide autour d’elle. On peut, aussi remarquer l’isolement du couple. Une participante témoigne « Peut-être le fait que notre réseau est tellement limité... » (P3). Certaines des participantes n’avait pas un grand cercle d’ami-e-s. Ce qui pourrait expliquer la vulnérabilité liée à l’isolement du fait d’avoir peu d’ami-e-s pour une lesbienne vivant de la violence.

communauté
L’importance du sentiment d’appartenance à un groupe est souvent essentiel au bien-être. Elle confirme certaines dimensions de l’identité personnelle. Les participantes mentionnent que souvent leur couple est coupé d’un milieu plus large où elles peuvent trouver réconfort et reconnaissance. Deux dimensions nous ont interpellé à cet égard soit, le climat d’homophobie et celui du contexte sociopolitique des relations entre anglophones et francophones de l’Ontario.

Deux des participantes ont mentionné le contrôle des contacts avec la communauté francophone par leur partenaire anglophone. Le contrôle avait pour objet de restreindre les contacts avec une communauté dont la partenaire ne pouvait intégrer. Une des participantes qui vit présentement une relation violente, nous indique :
 «Le fait que je suis francophone... il y a peut-être l’aspect infériorité un peu... qui peut-être se traduit dans ma relation .... » (P3)
Notre recherche ne peut confirmer une telle interprétation. Cependant, il serait intéressant de poursuivre cette réflexion.

L’absence des liens avec la communauté des lesbiennes est notable auprès des participantes. Peu ont mentionné des amies lesbiennes ou la participation à un milieu lesbien quelconque. L’une indique que le milieu est trop petit. Les contacts sociaux sont loin d’être favorisés par le caractère souvent caché de la vie sociale lesbienne.

À notre avis, l’isolement par rapport à une communauté lesbienne est probablement un facteur qui nuit à l’établissement et au maintien de relations saines. Compte-tenu du faible échantillon de notre recherche, nous ne pouvons confirmer cette hypothèse. Cependant, il nous semble possible que l’invisibilité des lesbiennes augmente les risques de dépendance face à la partenaire.

Le fait d’avoir réussi à ne rejoindre que sept lesbiennes en vue de cette recherche démontre clairement que le silence et le secret sont encore le lot de la plupart des lesbiennes francophones en Ontario.

Impact de la violence
Deux des participantes ont vécu des situations de violence qui ont mené à des inculpations et à un dossier judiciaire. Quatre impacts de la violence ont été relevés dans les entrevues soit l’isolement, la perte d’identité, la peur et la détérioration de la santé.

isolement
L’isolement ou l’envenimement de la relation avec sa famille contribuent à exacerber l’impact de la violence. Par contre, nous ignorons si les familles sont au courant des situations de violence. Nous ne pouvons déterminer si la réaction de rejet de la partenaire est liée à la violence perçue ou connue. Aussi, la crainte de divulgations du « secret » de la violence peut inciter la lesbienne qui a des comportements violents à limiter les allées et venues de sa partenaire. Aussi, certaines participantes percevaient chez leur partenaire la peur qu’elle parle de leur situation de violence aux autres. Le silence et l’isolement semblent donc être à la fois un moyen et un effet de la violence dans les relations amoureuses.
perte d’identité
Plus tôt, dans les dynamiques des relations violentes, nous avons parlé de relation fusionnelle. D’emblée, ce genre de relation risque de produire une perte d’identité car il s’agit d’une personne qui se fond dans l’autre. Une des participantes indique qu’elle a dû mettre fin à la relation violente avant de pouvoir retrouver son identité. Certaines ont confirmé que leur entourage établit une corrélation entre le manque d’assurance et la violence qu’elles vivent. Il serait intéressant de voir s’il y a un lien entre cette perte d’identité et la perte de confiance en soi. Un des effets les plus insidieux de la violence est celui où la lesbienne qui subit de la violence se blâme pour les actes de sa partenaire.

peur
Quelquefois, après la rupture, la lesbienne qui a des comportements violents garde son emprise soit par le chantage émotif ou les menaces. Une des participantes a tellement peur qu’elle évite les appels téléphoniques de son ex-conjointe. Certaines continuent leur relation violente à cause de la peur. Une des participantes dont la partenaire a été interpellée par la police après l’avoir attaqué dit qu’elle avait tellement peur d’être harcelée qu’elle a décidé de retourner avec elle.

Une autre des peurs se retrouve dans l’incapacité de certaines à avoir confiance à établir de nouvelles relations amoureuses. Plusieurs des lesbiennes interrogées ont indiqué que l’expérience de violence vécue créait un doute quant à leur capacité à vivre des relations saines par la suite.

détérioration de la santé
Les lesbiennes interrogées nous ont peu parlé de leur santé. Cependant, nous avons détecté certains indices. Une d’elles mentionne que la charge de travail occasionnée par le fait d’être pourvoyeure l’a énormément fatiguée. Aussi, la perte d’identité et la perte de confiance en soi peuvent mener à la confusion mentale. Plusieurs des lesbiennes interviewées ont indiqué qu’elles ont consulté des thérapeutes à plusieurs reprises pour être en mesure de transiger avec leur réalité. Celle qui vit encore dans la relation de violence indique clairement qu’elle vit des moments de détresse extrême.

Il ne fait aucun doute que la discrimination que vivent les lesbiennes et le silence qui entoure les relations de violence contribuent à accroître les risques pour la santé mentale.

Impact de l’agression sexuelle
Nous n’avons qu’une participante, quoique unique, il est dérangeant de voir les répercussions néfastes à long terme d’un acte isolé. La participante était âgée de 18 ans lorsqu’elle a été agressée sexuellement par sa patronne. Elle avait accompagné sa patronne dans un bar pour briser son isolement comme jeune lesbienne. La participante mentionne la double trahison vécue parce que c’était une femme. Cette expérience a mené la participante à avoir des comportements autodestructeurs. Elle s’est mise à boire et à consommer des drogues. Elle a quitté pour l’étranger dans l’intention de se suicider. Aujourd’hui, la participante évite (elle a plus de 40 ans) les endroits fréquentés par les lesbiennes. Aussi, elle mentionne que plusieurs lesbiennes ne sont pas « safe » pour elle.

Quelques pistes d’interprétation

Loin pour nous de prétendre à une analyse de la dynamique de la violence conjugale chez les lesbiennes, nous tenterons de dégager quelques pistes d’interprétation. Nous espérons que ces pistes pourront servir à alimenter d’autres recherches.

Trois pistes d’interprétation se sont dégagées de notre recherche : les antécédents des partenaires,  l’idéologie de l’amour et la marginalisation des lesbiennes.

antécédents
Dans les antécédents, la violence subit dans les relations antérieures est celui qui rejoint toutes les participantes. Deux des participantes indiquent que leur partenaire avaient vécu de la violence de leur mari. Les trois autres participantes ont grandi dans un milieu où il y avait de la violence physique et verbale. Il est aussi intéressant de constater que trois des participantes ont elles aussi grandi dans un milieu violent. Les participantes semblent nous confirmer que la violence subie dans l’enfance pourrait mener à des comportements violents ou à être tolérante envers la violence une fois adulte.

L’alcool semble être un facteur prédominant chez plusieurs partenaires des participantes. Pour les participantes, il ne fait aucun doute que l’alcoolisme et les expériences de violence dans l’enfance peuvent jouer un rôle dans les relations violentes. Les participantes connaissaient une grande quantité d’information sur le sujet. Est-ce qu’elles s’expliquent les comportements de leur partenaire ou endossent-elles les explications des comportements violents de leur partenaire ? Il est clair que les participantes cherchent à comprendre ce qui leur arrive et essaient de s’expliquer les comportements violents des femmes qu’elles aiment. Cependant, nous devons tenir compte du conditionnement féminin de compréhension et de compassion pour les maux d’autrui afin de replacer ce phénomène dans un contexte social plus large.

idéologie de l’amour
Les cinq participantes ont une conception de l’amour selon laquelle l’abnégation et l’altruisme semble arriver en premier rang. Nous croyons que cette vision est marquée de l’idéologie hétérosexuelle de l’amour, c’est du moins ce qui est clairement ressorti dans l’analyse au sujet de la dynamique de dépendance affective.

Selon nous, ceci tire sa source du conditionnement social féminin à propos de l’amour entre hommes et femmes. Les femmes mettent souvent leur amour au centre de leur vie. Nous n’échappons pas à cette influence. Dans une relation lesbienne, le fait de retrouver deux femmes qui peuvent avoir la même idée de l’oubli de soi et du service à autrui augmente-t-il la dépendance ?

Aussi, l’amour conçu dans une société où les rapports sont inégaux entre les hommes et les femmes nous semble une piste à explorer pour mettre en lumière la problématique de la violence entre lesbiennes et nous devrions pousser plus loin ce questionnement. Dans notre réflexion, nous devrons tenir compte que le lesbianisme étant invisible, nous avons très peu de modèles positifs pour ne pas dire une absence quasi totale

marginalisation des lesbiennes
L’isolement des cinq participantes en ce qui a trait à leur famille, leurs ami-e-s et à la communauté lesbienne a été constaté antérieurement. Pour certaines, les tensions sont liées au manque d’acceptation de la famille de la participante face à son lesbianisme ou de sa partenaire. Le manque d’endroits de rencontre pour lesbiennes peut contribuer à l’isolement du couple et par la même occasion, accroître la dépendance de l’une à l’autre.

Nous avons constaté que les participantes ont découvert tôt dans leur adolescence leur attirance envers les femmes. Par contre, le cheminement de leur prise de conscience à l’égard de leur orientation sexuelle a eu lieu beaucoup plus tard. Toutes ont eu des expériences hétérosexuelles et trois se sont mariées. Elles expliquent qu’elles vivaient dans un contexte d’invisibilité et de silence. Une des participantes explique qu’elle a combattu pendant plus de 20 ans sa « maladie » et a souhaité en guérir. Pour cette femme, le discours médical s’est mêlé à celui de la religion.

Une explique que le manque de modèles de relation entre femmes a marqué son ouverture aux femmes. Elle partage qu’à son arrivée en 1980 à l’université, elle a rencontré deux femmes qui vivaient ensemble depuis 6 ans. Elle n’avait jamais vu ça. Cet exemple, nous démontre le manque de modèles qui participe à la possibilité de nuire à l’épanouissement des couples. Cette rareté peut avoir un effet relativement pervers. En ce sens, qu’une des participantes a continué sa relation car elle et sa conjointe étaient perçues, comme un couple idéal, par la communauté des lesbiennes féministes. Donc, on peut observer la pression des paires. D’autant plus qu’il y a une difficulté à trouver d’autres partenaires car le milieu est restreint et souvent clandestin.

Conclusion

Cette recherche se veut une première réflexion sur la question de la violence doublement invisible que vivent les lesbiennes francophones (de milieu minoritaire au Canada) dans leur relation amoureuse.

Les participantes sont invisibles comme lesbiennes dans une société hétérosexuelle et comme francophones dans une province où l’anglais est la langue majoritaire.

Nous pouvons d’ores et déjà démontrer que le cadre d’analyse du modèle féministe de la violence faite aux femmes ne peut s’appliquer au phénomène de la violence chez les lesbiennes. De fait, le contexte social de discrimination entraîne la plupart des lesbiennes à vivre de surcroît l’invisibilité pour se protéger. Ce qui peut contribuer à l’isolement des couples, l’isolement peut favoriser la dynamique de dépendance associée à la violence. Lorsqu’on parle aussi de la complexité des dynamiques de la violence liées à la notion de fluidité des rôles « violents » et « violentés ». Aussi, la dépendance émotive semble jouer un rôle plus important chez les lesbiennes que celui de la dépendance financière. Et enfin, la dépendance financière se joue de façon tout à fait différente que dans les relations hétérosexuelles car il semble que ce soit celle qui a le plus de moyens financiers qui a tendance à se faire exploiter.

En définitive, beaucoup de travail reste à faire. Il est nécessaire de continuer à se parler entre nous mais aussi avec nos alliées du mouvement féministe.

Notre défi consiste à inventer des modèles d’intervention adaptés à nos réalités. Pourrons-nous un jour développer des modèles de prestation de services  non hétérosexuel en matière de violence faite aux femmes ?
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